Parfois, aimer, c’est bousculer

Cet après-midi, ma fille m’a envoyé un message. Quelques mots seulement : « Maman, j’ai peur de conduire ce soir. » Je lui ai répondu immédiatement. Beaucoup trop rapidement même. Parce que parfois, lorsqu’on aime quelqu’un et qu’on sait de quoi il est capable, on oublie simplement d’écouter ce qu’il est en train de nous dire.

« Parfois, aimer quelqu’un, c’est lui tenir la main. Et parfois, c’est croire suffisamment en lui pour le laisser avancer seul. »

Maman, j’ai peur

Ma fille a obtenu son permis hier.

Oui, hier.

Pendant les mois qui ont précédé, je l’ai beaucoup accompagnée.

Je l’ai vue apprendre, hésiter, progresser et prendre confiance.

Je sais comment elle conduit et je sais qu’elle en est capable.

Alors lorsqu’elle m’a écrit :

« Maman, j’ai peur de conduire ce soir. »

ma première réaction a été immédiate.

« Oh mais tu commences pas. Ça va aller et maintenant il faut te lancer. »

Voilà.

C’est sorti tout seul.

Et quelques secondes plus tard, sa réponse est arrivée :

« Super. Je te dis juste ça. Sympa quoi. »

Oups.

En y repensant, je me suis dit que j’avais quand même été un peu dure.

Elle avait son permis depuis vingt-quatre heures !

Elle avait juste besoin de me le dire

J’ai compris que ma fille ne me demandait pas de résoudre son problème.

Elle ne me demandait même pas de venir avec elle.

Elle me disait simplement :

« Maman, j’ai peur. »

Et moi, au lieu d’entendre sa peur, j’étais déjà dans la solution.

Tu conduis bien. Tu as ton permis. Tu peux le faire. Alors vas-y.

Tout cela était vrai.

Simplement, ce n’était peut-être pas ce qu’elle avait besoin d’entendre à cet instant-là.

J’aurais pu commencer par :

« Je comprends que tu aies peur. C’est normal, c’est la première fois. »

Et ensuite seulement lui rappeler que j’avais confiance en elle.

Parce que j’ai confiance en toi

Alors j’ai repris mon téléphone.

Je lui ai expliqué qu’elle conduisait très bien et que je le savais parce que je l’avais accompagnée pendant tous ces mois.

Je lui ai dit que mes mots pouvaient parfois sembler durs.

Si je la bousculais, c’était parce que j’avais confiance en elle.

Je lui ai aussi rappelé une autre peur.

Il y a quelques années, elle avait peur d’aller seule à Lausanne en train.

Je l’avais accompagnée une première fois.

Puis elle avait fait le trajet seule.

Aujourd’hui, elle ne se pose même plus la question.

Et je savais qu’avec la voiture, ce serait probablement pareil.

Entre savoir qu’elle en était capable et reconnaître qu’elle avait peur de cette première fois, il y avait pourtant une nuance que j’avais oubliée.

Accueillir la peur sans l’enlever

C’est finalement ce petit échange qui m’a fait réfléchir.

J’aurais pu accueillir sa peur sans chercher à la faire disparaître.

Lui dire :

« Je comprends que tu aies peur. »

Et juste après :

« Et je sais que tu peux le faire. »

Les deux phrases ne se contredisent pas.

Au contraire.

Je crois même qu’elles vont très bien ensemble.

Parce qu’aimer quelqu’un ne signifie pas forcément lui enlever ce qui lui fait peur.

Cela ne signifie pas non plus faire comme si cette peur n’existait pas.

Les deux peuvent coexister.

Avoir peur et être capable.

Moi aussi, j’apprends

Pendant longtemps, aimer mes enfants a surtout voulu dire les protéger.

Les accompagner.

Les rassurer.

Leur tenir la main.

Aujourd’hui, ils grandissent.

Et moi aussi, je dois apprendre une autre façon de les aimer.

Une façon où je ne peux plus toujours enlever les obstacles devant eux.

Je peux simplement rester là.

Écouter.

Encourager.

Et leur rappeler que je crois en eux lorsque, pendant quelques instants, ils doutent d’eux-mêmes.

Alors oui, parfois, aimer, c’est bousculer.

Aujourd’hui, ma fille m’a surtout rappelé quelque chose d’important.

Avant de bousculer quelqu’un que l’on aime, on peut aussi commencer par écouter sa peur.

Célia Cœurouvert