Et derrière la colère, il y avait de la place
Il y a des colères qui éclatent.
Et puis il y a celles qui s’installent doucement, presque silencieusement, jusqu’au jour où l’on comprend qu’elles ne sont peut-être pas là pour tout détruire.
Peut-être sont-elles simplement venues nous dire que quelque chose ne nous convient plus.
Ce jour-là, je n’ai rien cassé.
J’ai déplacé des meubles.
Et, sans vraiment l’avoir prévu, j’ai aussi déplacé quelque chose en moi.

« Certaines émotions ne viennent pas troubler notre paix. Elles viennent nous montrer le chemin pour la retrouver.«
Quand quelque chose déborde
Ce matin-là, j’étais en colère.
Pas la petite contrariété qui passe avec un café et quelques respirations profondes.
Non.
Une colère plus sourde.
De celles qui se construisent avec une accumulation de petites choses. Des détails qui, pris séparément, n’ont rien de dramatique, mais qui finissent par former une drôle de pile à l’intérieur de nous.
Il y avait de la fatigue.
Des choses repoussées.
Du désordre ici et là.
Des « je ferai ça plus tard ».
Et surtout cette étrange sensation que quelque chose, dans mon quotidien, ne me convenait plus.
J’aurais pu râler.
J’aurais pu chercher un responsable.
J’aurais pu remettre une fois encore le couvercle sur la casserole en espérant qu’elle arrête miraculeusement de chauffer.
Mais cette fois, j’ai fait autre chose.
Commencer par moi
J’ai commencé par ranger mes propres affaires.
Parce qu’à force de me sentir agacée par ce qui m’entourait, je me suis rendu compte d’une chose assez amusante :
moi aussi, j’avais laissé certaines choses s’accumuler.
Alors j’ai plié.
J’ai trié.
J’ai rangé.
Et surtout, j’ai arrêté de regarder ce qui aurait dû être fait pour commencer à m’occuper de ce que je pouvais faire.
C’est là que quelque chose a changé.
Ma colère était toujours présente.
Mais elle n’était plus seulement une tension.
Elle devenait de l’énergie.
Et si je créais plutôt que de combattre ?
Il y avait dans la maison une pièce qui, avec le temps, avait perdu sa véritable fonction.
Vous connaissez certainement ce genre d’endroit.
Au début, on y pose une chose « juste pour l’instant ».
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Et un beau matin, «juste pour l’instant » semble avoir signé un bail à durée indéterminée.
Je suis entrée dans cette pièce et j’ai regardé autour de moi.
Et une question m’est venue :
Et si, au lieu de me battre contre ce qui m’agace, je créais ce dont j’ai envie ?
Alors j’ai commencé à déplacer des meubles.
Une bibliothèque remplie de bandes dessinées a changé de place.
Une grande table s’est retrouvée au centre.
Un tapis est apparu dessous.
Les armoires ont retrouvé leur fonction.
J’ai trié, déplacé, réorganisé.
Et petit à petit, sous mes yeux, cette pièce qui servait essentiellement à déposer ce dont on ne savait plus très bien quoi faire est devenue un atelier.
Un endroit pour coudre.
Bricoler.
Créer.
Imaginer.
Un endroit vivant.
Faire de la place
Et puis il y avait cette petite commode blanche.
Je l’avais repeinte il y a longtemps et elle se trouvait désormais au sous-sol, encombrée de toutes sortes de choses.
Je l’ai regardée différemment.
Elle aussi pouvait avoir une nouvelle vie.
Alors elle a déménagé.
Je l’ai installée sur le palier et je lui ai trouvé une nouvelle fonction.
Et ce simple déplacement en a entraîné un autre.
Puis un autre.
Un rangement libéré ici permettait d’en organiser un autre là-bas.
Des choses qui n’avaient plus vraiment de place en retrouvaient une.
Et celles qui n’avaient plus besoin d’être là pouvaient enfin partir.
Au-dessus de la commode, j’ai accroché un panneau que j’avais déjà :
Atelier des rêves.
Ici, on vit la tête dans les étoiles.
Je me suis reculée de quelques pas.
J’ai regardé.
La maison respirait.
Et curieusement…
moi aussi.
Je n’avais rien acheté
C’est peut-être ce qui m’a le plus amusée.
Je n’avais rien acheté.
Je n’avais pas eu besoin d’une nouvelle maison.
Ni de nouveaux meubles.
Ni d’une virée dans un magasin de décoration pour avoir l’impression que quelque chose avait changé.
J’avais simplement regardé autrement ce qui était déjà là.
Certains objets avaient changé de pièce.
D’autres avaient retrouvé une fonction.
Un espace oublié était redevenu vivant.
Et même la peinture bleu nuit qui allait bientôt transformer le grand mur du palier existait déjà quelque part.
Il fallait simplement lui donner une nouvelle destination.
À mesure que la maison changeait, ma colère s’apaisait.
Pas parce que je l’avais chassée.
Mais parce que j’étais enfin en train de répondre à ce qu’elle essayait de me dire.
Ce que ma colère voulait vraiment
Pendant longtemps, j’ai cru que la colère était une émotion dont il fallait rapidement se débarrasser.
Se calmer.
Relativiser.
Respirer.
Passer à autre chose.
Aujourd’hui, je commence à la regarder différemment.
Parce que derrière :
« J’en ai marre »
se cache parfois :
« Je ne veux plus fonctionner comme ça. »
Derrière :
« Ça m’énerve »
il y a parfois :
« Cette situation ne me convient plus. »
Et derrière :
« Je n’en peux plus »
il peut simplement y avoir :
« J’ai besoin que quelque chose change. »
Ma colère n’avait donc peut-être pas besoin d’être combattue.
Elle avait besoin d’être entendue.
Ne pas lui donner les clés
Écouter sa colère ne signifie pas lui obéir.
C’est peut-être même tout l’inverse.
Je peux entendre ce qu’elle vient me dire sans lui donner les clés de la maison.
Je peux reconnaître qu’une limite a été dépassée sans chercher immédiatement un coupable.
Je peux décider que quelque chose doit changer sans tout envoyer valser.
Et surtout, je peux choisir ce que je vais faire de toute cette énergie.
Ce jour-là, j’aurais pu la dépenser en reproches.
Je l’ai dépensée en mouvements.
J’ai trié.
Déplacé.
Nettoyé.
Réorganisé.
Imaginé.
Et finalement…
j’ai créé.
Habiter autrement
À la fin de la journée, ma maison n’était évidemment pas devenue parfaite.
Moi non plus.
Mais quelque chose avait changé.
Les espaces étaient plus clairs.
Les fonctions aussi.
Certains endroits respiraient de nouveau.
Et surtout, cette maison que je regardais depuis quelque temps en me demandant si elle correspondait encore à ma vie commençait doucement à raconter autre chose.
Pas uniquement ce qu’elle avait été.
Mais aussi ce qu’elle pouvait devenir.
Et peut-être que nous faisons parfois la même chose avec notre propre vie.
Nous pensons qu’il faudrait tout changer.
Partir.
Recommencer ailleurs.
Faire table rase.
Alors qu’il suffit quelquefois de déplacer certaines choses.
D’en remettre d’autres à leur juste place.
De laisser partir ce qui encombre.
Et de créer de l’espace pour ce qui cherche à naître.
Et derrière la colère…
Aujourd’hui, lorsque je regarde ce mur bleu nuit, cette petite commode blanche et ce panneau Atelier des rêves, je ne vois pas seulement un nouvel aménagement.
Je vois ce que peut devenir une émotion lorsqu’on cesse de la considérer uniquement comme un problème.
Ma colère ne me demandait pas de détruire.
Elle me demandait de bouger.
Elle ne me demandait pas de trouver un responsable.
Elle me demandait de retrouver ma marge de manœuvre.
Elle ne me demandait pas de tout quitter.
Elle me demandait simplement de ne plus continuer exactement comme avant.
Alors je l’ai écoutée.
Mais je ne lui ai pas laissé décider à ma place.
Et ce jour-là, j’ai découvert quelque chose que je n’avais pas vu venir.
Derrière toute cette colère,
il y avait simplement de la place à faire.
Célia Cœurouvert
