Et si je te déçois, m’aimeras-tu encore ?

Penser au bonheur des autres ressemble à de l’amour. Être attentive, s’adapter, éviter de décevoir, faire en sorte que chacun aille bien. Mais que se passe-t-il lorsque cette attention cache une peur plus ancienne ? Celle de perdre l’amour de l’autre dès que l’on ose choisir ce qui est bon pour soi.

« Se choisir ne signifie pas cesser d’aimer les autres. Cela signifie cesser de croire qu’il faut se perdre pour mériter leur amour. »

J’ai peur de ne plus être aimée

Voilà.

La réponse est sortie sans réfléchir.

Une phrase toute simple. Presque enfantine.

Et pourtant, elle venait d’éclairer quelque chose que je cherchais à comprendre depuis des années.

Pourquoi est-ce que je culpabilise si facilement lorsque je fais un choix pour moi ?

Je pensais connaître la culpabilité. Je connaissais surtout la sensation qu’elle provoquait, beaucoup moins ce qu’elle cherchait à protéger.

Car elle arrive discrètement.

Souvent au moment même où je prends une décision pour moi.

Je ressens une envie. Un besoin. Parfois même une évidence.

Et presque immédiatement, mon esprit quitte mon propre territoire pour aller visiter celui des autres.

Est-ce que cela va lui faire de la peine ?

Est-ce qu’elle va être déçue ?

Est-ce qu’il va m’en vouloir ?

Est-ce que je suis égoïste ?

Et c’est là que commence cette étrange négociation avec moi-même.

Je retourne le problème dans tous les sens.

Je cherche une autre possibilité. Puis une autre encore.

La solution idéale serait évidemment celle qui me permettrait de respecter ce que je ressens sans provoquer chez personne la moindre contrariété.

Autant dire que je peux chercher longtemps.

Parce que cette solution-là n’existe probablement pas.

Cela ressemblait pourtant à de l’amour

Prendre soin des personnes que l’on aime, quoi de plus naturel ?

Écouter leurs besoins. Se soucier de ce qu’elles ressentent. Faire des compromis. Modifier parfois nos projets parce que nous ne sommes pas seuls au monde.

Tout cela fait partie de l’amour.

Mais quelque part sur mon chemin, une frontière s’est brouillée.

Celle qui sépare prendre l’autre en considération et se rendre responsable de son bonheur.

Petite, j’ai appris à observer.

Les visages.

Les silences.

Les changements d’humeur.

Les mots prononcés un peu plus sèchement que d’habitude.

Les absences.

Les déceptions.

J’ai développé une sorte de radar invisible capable de détecter le moindre changement d’atmosphère.

Quelque chose ne va pas.

Quelqu’un est contrarié.

Quelqu’un est triste.

Et aussitôt une autre question apparaît :

Est-ce que j’y suis pour quelque chose ?

À force de regarder comment allaient les autres, une drôle d’équation a fini par s’installer quelque part en moi.

Si tu vas bien, je peux aller bien.

Si tu es heureux avec moi, je suis en sécurité.

Si je te déçois… quelque chose pourrait arriver.

Mais quoi ?

Cette question, je ne me l’étais jamais vraiment posée.

Qu’est-ce que je crois qu’il va arriver si je prends une décision qui me rend heureuse alors que quelqu’un que j’aime n’est pas heureux de mon choix ?

Et c’est là que la réponse est tombée.

J’ai peur de ne plus être aimée.

Pas peur d’avoir tort.

Pas seulement peur de blesser.

Peur de perdre l’amour.

Tout à coup, ma culpabilité venait de changer de visage.

Elle n’était peut-être pas toujours là pour me dire :

« Tu es en train de faire quelque chose de mal. »

Elle pouvait simplement murmurer :

« Attention. Tu es en train de faire quelque chose qui pourrait déplaire à quelqu’un que tu aimes. »

Et ce n’est vraiment pas la même chose.

Être aimée ou être approuvée ?

Voilà peut-être l’une des confusions les mieux installées.

Lorsque quelqu’un que j’aime approuve mes choix, tout va bien.

Mais qu’il soit contrarié, déçu ou triste et quelque chose s’agite immédiatement à l’intérieur.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

Comment arranger les choses ?

Est-ce que je devrais revenir sur ma décision ?

Parfois, je cherche déjà comment réparer alors que personne ne m’a rien demandé.

Comme si le mécontentement de l’autre constituait automatiquement la preuve que j’avais commis une faute.

Pourtant, lorsque je retourne la situation, cela devient presque évident.

Je peux être en désaccord avec mes enfants sans cesser de les aimer.

Je peux être agacée par l’homme que j’aime sans que mon amour disparaisse dans les cinq minutes.

Je peux ne pas comprendre la décision d’une personne qui m’est chère et continuer à l’aimer profondément.

Alors pourquoi l’amour que les autres me portent serait-il, lui, si fragile ?

Quelqu’un peut ne pas aimer ma décision et continuer à m’aimer.

Être déçu par moi et continuer à m’aimer.

Ne pas comprendre mon choix et continuer à m’aimer.

Même être momentanément en colère contre moi et continuer à m’aimer.

L’amour et le désaccord peuvent habiter la même pièce.

J’avais simplement oublié de leur laisser suffisamment de place.

Le prix de la tranquillité

Il faut reconnaître une chose : vouloir que tout le monde aille bien possède un avantage considérable.

C’est rassurant.

Lorsque personne n’est contrarié, rien ne menace l’équilibre.

Personne ne risque de partir.

Personne ne risque de m’en vouloir.

Personne ne risque de ne plus m’aimer.

Alors, sans vraiment m’en apercevoir, je peux commencer à négocier avec moi-même.

Ce n’est pas si important.

Je peux attendre.

Je vais m’adapter.

Ce sera plus simple comme ça.

Je préfère éviter une histoire.

Une fois, ce n’est rien.

Deux fois non plus.

Puis ces petites concessions s’accumulent.

Jusqu’au jour où l’on réalise quelque chose d’assez troublant :

on connaît parfaitement les besoins des personnes que l’on aime…

mais on ne sait plus très bien répondre à une question toute simple.

Et moi, qu’est-ce que je veux ?

Quand la culpabilité se trompe de chemin

J’ai souvent considéré ma culpabilité comme une sorte de tribunal intérieur.

Si je me sentais coupable, il devait forcément y avoir une faute quelque part.

Alors maintenant, lorsqu’elle arrive, j’essaie de lui poser une question.

Ai-je réellement fait du mal à quelqu’un ?

Ou suis-je simplement en train de faire un choix que quelqu’un pourrait ne pas aimer ?

Dans le premier cas, il y a peut-être quelque chose à regarder.

Une responsabilité à assumer.

Une parole à donner.

Une blessure à réparer.

Dans le second, le travail est ailleurs.

Il consiste peut-être simplement à apprendre à supporter de déplaire sans me croire mauvaise.

Et ça, mine de rien, demande un sacré entraînement.

Laisser les autres ressentir

Il y a encore une marche.

Et celle-ci n’est pas particulièrement confortable.

Les personnes que j’aime ont le droit d’être tristes.

Elles ont le droit d’être déçues.

Elles ont le droit de ne pas comprendre mes décisions.

Elles ont même le droit de souhaiter que je fasse un autre choix.

Et moi ?

Je peux écouter.

Je peux expliquer.

Je peux prendre dans mes bras.

Je peux accompagner.

Je peux chercher un compromis lorsqu’il est possible et juste.

Mais je ne peux pas faire de l’absence de tristesse chez les autres la condition de mes propres choix.

Parce qu’à cet instant précis, sans même m’en rendre compte, je leur remets les rênes de ma vie.

Reprendre les rênes

J’imaginais autrefois que reprendre les rênes de sa vie signifiait devenir farouchement indépendante.

Ne plus avoir besoin de personne.

Tout décider seule.

Être forte.

Quelle drôle d’idée.

Reprendre les rênes est peut-être beaucoup plus subtil.

C’est pouvoir aimer énormément sans se perdre.

Écouter sans automatiquement obéir.

Prendre soin sans prendre en charge.

Accepter un désaccord sans immédiatement imaginer une rupture.

Pouvoir regarder quelqu’un que l’on aime et lui dire :

« Je comprends que mon choix te rende triste. Et pourtant, ce choix reste juste pour moi. »

Cette phrase aurait pu me sembler terriblement égoïste.

Elle ressemble désormais davantage à une frontière.

Pas un mur.

Une frontière.

Quelque chose qui permet simplement de savoir où je m’arrête et où l’autre commence.

Et si tu ne m’aimais vraiment plus ?

Reste alors la question que j’aurais volontiers laissée cachée sous le tapis.

Et si quelqu’un cessait réellement de m’aimer parce que j’ai choisi d’être moi-même ?

Je pourrais chercher une réponse rassurante.

Promettre que les personnes qui nous aiment vraiment ne partent jamais.

Mais ce serait faux.

Des personnes quittent nos vies.

Des liens changent.

Des amours se terminent.

Et aucune quantité d’adaptation, de gentillesse ou de sacrifices ne peut garantir que ceux que nous aimons resteront éternellement.

Alors peut-être que la liberté commence aussi là.

Je peux passer ma vie à essayer d’être suffisamment arrangeante, disponible et attentive pour que personne ne parte.

Ou je peux accepter que l’amour comporte toujours une part de risque.

Et choisir malgré tout de vivre.

Aimer sans disparaître

Je n’ai aucune envie d’aimer moins.

Bien au contraire.

J’ai envie d’aimer mes enfants immensément.

D’aimer l’homme qui partage ma vie.

D’aimer mes amis.

D’être présente.

D’écouter.

De donner.

De prendre soin.

Simplement, je n’ai plus envie d’utiliser mon propre effacement comme preuve d’amour.

Je veux penser au bonheur des autres sans oublier que je fais moi aussi partie de l’équation.

Entendre :

« Ton choix me rend triste. »

sans traduire immédiatement :

« Tu es une mauvaise personne. »

Entendre :

« Je ne suis pas d’accord avec toi. »

sans entendre :

« Je ne t’aime plus. »

Peut-être que reprendre les rênes de sa vie commence exactement ici.

Non pas en cessant de se soucier des autres.

Mais en cessant de croire que nous devons assurer leur bonheur pour mériter leur amour.

Et lorsque cette vieille peur reviendra — parce qu’elle reviendra certainement — j’aimerais pouvoir prendre doucement la main de cette petite partie de moi qui tremble encore et lui souffler :

Tu peux décevoir quelqu’un sans perdre sa tendresse.

Tu peux choisir pour toi sans choisir contre lui.

Tu peux aimer sans te sacrifier.

Et surtout :

Tu n’as pas besoin de rendre les autres heureux pour mériter d’être aimée.

Finalement, c’est peut-être cela que j’apprends.

Aimer sans disparaître.

Célia Cœurouvert

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