La chemise bleue

Jack était décédé. Ces trois mots étaient simples à prononcer et pourtant mon cerveau semblait incapable de comprendre ce qu’ils signifiaient. L’homme avec lequel j’avais partagé ma vie n’était plus là. Et moi, j’étais toujours là. Deux jours après son départ, recroquevillée dans mon lit, quelque chose d’étrange et de profondément doux est venu traverser l’immensité de mon chagrin.

« Il y a des absences que le cœur comprend bien avant que l’esprit accepte de les regarder. « 

Quand tout s’arrête

Jack est décédé brutalement le 24 décembre 2022.

Il y a des dates que l’on n’oublie pas.

Des dates qui coupent une vie en deux.

Il y avait avant.

Et soudain, il y avait après.

Je ne crois pas que l’on puisse réellement comprendre ce que signifie la mort brutale de quelqu’un que l’on aime avant de la vivre.

Un instant, cette personne fait partie de votre monde.

Et l’instant suivant, elle n’y est plus.

Tout est pourtant encore là.

La maison.

Les objets.

Les vêtements.

Les habitudes.

Les souvenirs.

Et vous.

Sauf que quelque chose d’immense vient de disparaître.

Le corps comprend-il ?

Dans les premiers jours, je ne savais plus vraiment ce que je ressentais.

La douleur était là, évidemment.

Immense.

Et en même temps, il y avait quelque chose d’irréel.

Comme si mon cerveau refusait encore complètement l’information qu’on venait de lui donner.

Jack était mort.

Je le savais.

Et pourtant, comment pouvait-il être mort ?

Comment quelqu’un qui occupait autant de place dans une vie pouvait-il soudain ne plus être là ?

Je crois qu’une partie de moi continuait à le chercher.

Dans la maison.

Dans mes pensées.

Dans mes habitudes.

Peut-être même dans mon corps.

Mets ma chemise bleue

Le deuxième soir après sa mort, j’étais dans mon lit.

Recroquevillée.

Je pleurais.

Et puis une phrase s’est imposée à moi.

« Mets ma chemise bleue. »

Cette chemise bleue, Jack l’avait portée le dernier jour.

Je ne l’ai pas mise immédiatement.

Et pourtant, cette phrase revenait.

« Mets ma chemise bleue. »

Alors, finalement, je me suis levée.

Et je l’ai mise.

Sa chemise.

Celle qu’il avait portée.

Quelque chose que je ne peux pas expliquer

Je pourrais essayer de trouver des mots rationnels pour raconter ce qui s’est passé ensuite.

Je pourrais chercher une explication.

Je pourrais aussi décider qu’il n’y en a pas.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas.

Je sais simplement ce que j’ai ressenti.

Une paix profonde s’est installée dans mon ventre.

Et avec elle, un amour immense.

Quelque chose de doux.

De beau.

D’intense.

Je pleurais toujours.

Seulement, mes larmes n’étaient plus tout à fait les mêmes.

Elles étaient remplies d’amour.

Pendant quelques instants, au milieu d’une douleur que je pensais impossible à supporter, j’ai ressenti Jack tout près de moi.

D’une manière intime.

Presque charnelle.

Comme si, pour quelques secondes encore, mon corps avait retrouvé quelque chose qu’il venait de perdre.

Je ne cherche pas à savoir ce que c’était.

Je ne cherche plus à convaincre qui que ce soit.

C’était mon expérience.

Elle m’appartient.

Et je sais simplement que je ne l’oublierai jamais.

Le chagrin et l’amour au même endroit

Avec le recul, quelque chose me bouleverse encore dans ce souvenir.

Je pouvais être anéantie par la mort de Jack et ressentir, au même moment, une quantité incroyable d’amour.

Les deux existaient ensemble.

Le chagrin n’avait pas fait disparaître l’amour.

Peut-être était-ce même l’inverse.

Si son absence faisait aussi mal, c’était précisément parce qu’il y avait eu tellement d’amour.

Cette nuit-là, sa chemise bleue n’a évidemment pas changé ce qui venait d’arriver.

Le lendemain, Jack était toujours mort.

Et moi, j’allais devoir apprendre à vivre avec cette réalité que je n’avais pas choisie.

Après

Je ne savais pas encore comment on faisait.

Je ne savais pas comment on continuait à habiter une maison remplie de quelqu’un qui n’y vivait plus.

Je ne savais pas comment on devenait veuve.

Je ne savais pas comment on racontait à son cœur que la personne qu’il aimait ne reviendrait pas.

Je ne savais rien de tout cela.

J’étais simplement une femme qui venait de perdre brutalement son mari.

Une femme avec un chagrin immense.

Une femme qui, cette nuit-là, avait enfilé une chemise bleue pour se sentir encore un peu près de lui.

Je sais aujourd’hui que j’ai continué.

Que j’ai ri de nouveau.

Que j’ai aimé la vie de nouveau.

Que j’ai même aimé un homme de nouveau.

Mais cette histoire-là viendra plus tard.

Parce qu’à cet instant précis, il n’était pas encore question de reconstruire quoi que ce soit.

Il n’y avait pas encore de passage.

Pas encore de lumière à chercher.

Il y avait simplement la chute.

Jack était mort.

Et moi, j’étais toujours là.

Je ne savais simplement pas encore comment vivre avec ce « toujours là ».

Célia Cœurouvert

Un petit mot ?

Un petit mot de temps en temps ?

Si vous aimez vous arrêter ici, laissez-moi votre adresse.

Je vous écrirai lorsqu’un nouveau fragment viendra rejoindre Le carnet de Célia.

Votre adresse reste entre de bonnes mains. Vous pourrez vous désinscrire à tout moment. Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.