Quand la colère peut enfin sortir

Aujourd’hui, quelques nuages sont apparus dans mon ciel. Je ne les avais pas vus venir. Et derrière eux, il y avait une vieille connaissance que j’avais soigneusement cadenassée au fond de moi pendant des années : ma colère. Cette foutue colère. Peut-être était-il enfin temps de lui ouvrir la porte.

« Il y a des émotions que l’on croit avoir dépassées. En réalité, on les avait simplement enfermées. »

Quelques nuages dans mon ciel

Aujourd’hui, les nuages sont apparus dans mon ciel.

Le temps est un peu gris et, je l’avoue, je ne l’avais pas vu venir.

Depuis quelque temps, mon ciel était bleu. Le soleil brillait à nouveau et je profitais simplement de sa chaleur, heureuse de sentir cette énergie revenir en moi.

Je sais bien qu’un peu de pluie est parfois nécessaire.

Mais cela ne veut pas dire qu’on aime les jours gris.

Lorsque j’ai perdu mon mari, j’ai beaucoup pleuré.

Beaucoup, beaucoup pleuré.

Il m’a fallu presque trois ans pour retrouver mon énergie, mon élan, mon envie de regarder devant moi et de reprendre le chemin.

Et puis les autres ont repris leur vie

Au début, il y avait du monde autour de moi.

Puis, doucement, les gens ont repris leur vie.

C’est normal.

La terre continue de tourner même lorsque la nôtre semble s’être arrêtée.

Les semaines sont devenues des mois et les mois des années. Les appels se sont espacés. Les invitations aussi. Peu à peu, le silence a pris davantage de place.

Mes enfants, eux, sont restés.

Fidèles. Présents. Soucieux du bien-être de leur mamounette alors qu’ils avaient, eux aussi, perdu leur papa.

Et moi, j’ai appris à avancer comme je pouvais.

Je ne reproche pas aux autres d’avoir continué à vivre. Je comprends aujourd’hui que ma tristesse a peut-être fait peur à certains. Que d’autres ne savaient simplement pas quoi dire. Qu’ils se sentaient impuissants devant un chagrin qu’ils ne pouvaient ni réparer ni faire disparaître.

Mais comprendre n’empêche pas d’avoir eu mal.

Parce qu’il y a eu tellement de moments où j’aurais eu besoin d’une épaule.

D’un téléphone qui sonne.

De quelqu’un qui me dise simplement :

« Viens. Mets tes chaussures. Je viens te chercher. »

Et il n’y avait personne.

Alors j’ai plongé seule dans les méandres de mon chagrin.

J’ai donné beaucoup autour de moi aussi. Peut-être parce qu’en donnant, je trouvais un peu de chaleur. Un peu de présence. Une manière de continuer à appartenir au monde des vivants.

Ce que je n’avais pas à donner

Il y a aussi quelque chose que j’ai longtemps tu.

Certaines personnes ne se sont pas simplement éloignées parce que la vie continuait.

Certaines m’ont tourné le dos.

Parce qu’elles attendaient quelque chose de moi.

Une réponse. Une présence. Une attention. Peut-être simplement que je continue à être celle que j’avais toujours été.

Mais je n’en étais plus capable.

Je venais de perdre mon mari.

J’essayais de comprendre comment respirer dans un monde dans lequel il n’existait plus. J’essayais de tenir debout pour mes enfants. J’essayais de traverser mes journées sans savoir encore très bien comment on faisait pour vivre lorsqu’une partie de sa vie venait brutalement de disparaître.

Et malgré cela, il aurait encore fallu que je réponde aux attentes des autres.

Je ne l’ai pas fait.

Pas parce que je ne les aimais pas.

Pas parce qu’ils ne comptaient pas.

Mais parce que je n’avais simplement plus rien à donner.

Et certains sont partis.

Cela aussi, je l’ai encaissé.

En silence.

« Tu vas refaire ta vie »

Et puis il y avait cette phrase.

Cette petite phrase que j’ai entendue plusieurs fois :

« Mais tu es encore jeune. Tu vas refaire ta vie. »

Refaire ma vie.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Je n’ai jamais eu envie de refaire ma vie.

Ma vie existe déjà.

Elle est là, entière.

Parfaite dans son imperfection.

Il y a Jack dedans.

Il y a notre histoire, nos enfants, nos fous rires, nos engueulades, nos projets, nos habitudes, nos souvenirs et tout cet amour que la mort n’a pas réussi à emporter.

Il y a aussi son absence.

Cette foutue absence avec laquelle j’ai appris à vivre.

Et puis il y a tout ce qui est venu après.

Mes chutes.

Mes détours.

Mes rencontres.

Mes découvertes.

La femme que je suis devenue.

Je n’ai pas refait ma vie.

J’ai continué la mienne.

J’ai laissé Alex entrer dans mon jardin

Et récemment, j’ai laissé Alex entrer dans mon jardin.

Je lui ai ouvert le portail doucement.

Pas pour remplacer quelqu’un.

Pas pour recommencer ce que j’avais vécu.

Pas pour effacer quoi que ce soit.

Simplement parce qu’un jour, après avoir cru pendant longtemps que mon jardin resterait ainsi, j’ai eu envie d’y accueillir quelqu’un.

Et j’en suis heureuse.

Profondément heureuse.

Seulement voilà.

Alors que j’avais entendu autrefois que j’étais jeune et que j’allais « refaire ma vie », certaines personnes qui m’étaient proches ont aujourd’hui les larmes aux yeux.

« C’est bien… mais ça nous fait tout bizarre. Parce que Jack nous manque. »

Et quelque chose en moi se met en colère.

Parce que Jack me manque aussi.

Évidemment qu’il me manque.

Il me manque parfois tellement que j’aimerais pouvoir arrêter le temps, le faire revenir quelques minutes, me blottir contre lui et lui raconter tout ce qui s’est passé depuis son départ.

Mais parfois, derrière cette tristesse des autres, une autre voix monte en moi.

Une voix beaucoup moins douce.

Où étiez-vous ?

Où étiez-vous lorsque je pleurais ?

Où étiez-vous lorsque je rentrais dans une maison silencieuse ?

Où étiez-vous lorsque mon téléphone ne sonnait plus ?

Où étiez-vous lorsque j’aurais eu besoin que quelqu’un me sorte de chez moi simplement pour me rappeler que la vie existait encore dehors ?

Où étiez-vous lorsque je me demandais comment j’allais réussir à traverser tout cela ?

Vous n’étiez pas là.

Et certains d’entre vous étiez même partis parce que, au milieu de mon chagrin, je n’avais pas réussi à répondre à ce que vous attendiez de moi.

Aujourd’hui pourtant, vous revenez parfois me dire :

« Je suis tellement content pour toi. »

Puis, quelques instants plus tard :

« Mais ça me fait bizarre… Jack me manque. »

Et cette fois, quelque chose en moi refuse.

Je sais que vous ne le faites probablement pas exprès.

Je sais que votre émotion vous appartient et qu’elle est sincère.

Je sais aussi que chacun fait ce qu’il peut avec ses propres blessures, ses maladresses et ses limites.

Je sais tout cela.

Mais aujourd’hui, je n’ai plus envie que ma compréhension serve éternellement à faire taire ma colère.

J’en ai assez de porter le chagrin de ceux qui ont été incapables de m’aider à porter le mien.

Parce que moi aussi, Jack me manque.

Et contrairement à vous, je ne pouvais pas rentrer chez moi après avoir pensé à lui pour reprendre tranquillement le cours de ma vie.

Son absence était chez moi.

Dans notre chambre.

À table.

Dans les anniversaires.

Dans les décisions à prendre.

Dans les problèmes à résoudre.

Dans les bons moments que j’aurais voulu lui raconter.

Dans les mauvais où j’aurais voulu qu’il me prenne simplement dans ses bras.

Elle était partout.

Les inconnus du bord du chemin

Et puis la vie a fait quelque chose d’étrange.

Lorsque certaines personnes que je pensais proches ont disparu, d’autres sont apparues.

Des gens que je connaissais à peine.

Parfois de parfaits inconnus.

Une parole.

Une main tendue.

Une présence inattendue.

Un geste qui semblait peut-être insignifiant pour celui qui le faisait mais qui, pour moi, arrivait exactement au moment où j’en avais besoin.

Ce sont parfois des inconnus qui m’ont donné ce que j’attendais désespérément de ceux que j’aimais.

La vie a un drôle de sens de la distribution des rôles.

Je repense souvent, dans ces moments-là, à cette image du train de la vie.

Des gens montent.

Certains s’installent à côté de nous pendant des années.

D’autres ne restent que quelques stations.

Certains descendent sans prévenir.

Et puis il y a ceux dont on était persuadé qu’ils feraient tout le voyage avec nous et dont on regarde un jour le siège vide.

J’ai longtemps vécu ces départs comme des abandons.

Aujourd’hui, j’essaie simplement de regarder le paysage.

Les roses aussi belles soient-elles ont des épines.

Et parfois, elles blessent profondément.

Cela ne retire rien à la beauté de la rose.

Mais cela ne m’oblige plus à prétendre que l’épine ne m’a pas fait mal.

Cette foutue colère

Et puis il y a ma colère.

Celle-là, elle mérite bien son propre chapitre.

Parce que pendant des années, je ne me suis pas vraiment autorisée à être en colère.

J’étais trop bien élevée pour ça.

On ne crie pas.

On ne fait pas de scène.

On ne blesse pas les autres avec ses mots.

On comprend.

On pardonne.

On relativise.

Alors j’ai compris.

J’ai pardonné.

J’ai relativisé.

Et ma colère ?

Je l’ai gardée près de moi.

Je l’ai pliée soigneusement.

Je l’ai descendue tout au fond de moi et je l’ai cadenassée dans les tréfonds de mes tripes pour être certaine qu’elle ne sorte jamais au mauvais endroit, sur la mauvaise personne, au mauvais moment.

Et après cela, je m’étonne d’avoir mal au ventre !

Quelle ironie.

Quelle farce incommensurable.

Alors aujourd’hui, oui.

Je suis en colère.

Voilà.

Je peux enfin l’écrire sans ajouter immédiatement une phrase pour rassurer tout le monde.

Je suis en colère contre ceux qui sont partis.

Contre ceux qui attendaient de moi quelque chose que j’étais incapable de leur donner.

Contre certains silences.

Contre certaines absences.

Contre certaines phrases.

Contre tous ces moments où j’aurais voulu pouvoir m’effondrer contre quelqu’un et où j’ai dû me relever toute seule.

Et je m’autorise enfin à vider cette foutue colère.

Je la sors.

Je la crie.

Je l’écris.

Je la vomis s’il le faut.

Parce que j’en ai assez de la garder enfermée en moi pour préserver les autres.

Je refuse qu’elle me bouffe

Mais aujourd’hui, je comprends quelque chose d’autre.

Cette colère, je ne veux pas seulement lui donner le droit de sortir.

Je le lui dois.

Parce que si je persiste à la garder enfermée en moi, elle finira tout simplement par me bouffer.

Et ceux contre lesquels je suis en colère ?

Ils continueront probablement leur vie.

Pendant que moi, je garderai dans mes tripes les traces de leurs absences, de leurs attentes, de leurs paroles et de tout ce que je n’ai jamais osé leur dire.

Quel drôle de marché.

Je refuse.

Je refuse de devenir aigrie.

Je refuse de devenir grognon.

Je refuse de regarder le monde à travers le filtre de mes déceptions.

Je refuse que ce que certaines personnes n’ont pas su me donner hier m’empêche de profiter de ce que la vie m’offre aujourd’hui.

Parce que cette colère, lorsqu’elle reste enfermée, ne leur fait aucun mal.

Elle me fait du mal à moi.

Et j’ai déjà suffisamment souffert.

Aujourd’hui, j’ai envie d’autre chose.

J’ai envie d’une vie dans laquelle je me sens bien.

D’une vie dans laquelle je prends soin de mon corps, de mon cœur et de mon esprit.

D’une vie dans laquelle je peux suivre mes envies, mes désirs, mes élans.

J’ai envie d’aimer.

De rire.

De partir.

De rester.

De dire oui.

Et de dire non.

Sans devoir systématiquement me demander si mes choix conviennent à tout le monde.

Je ne suis plus la Célia d’avant

Parce qu’il y a une autre chose que je commence enfin à comprendre :

Je ne suis plus la Célia d’avant.

Et heureusement.

Comment pourrais-je l’être ?

Cette femme-là n’avait pas encore tenu la main de son mari lorsqu’il est parti.

Elle ne connaissait pas le silence d’une maison après la mort.

Elle ne savait pas ce que cela faisait de devoir continuer alors qu’on aurait préféré que le monde s’arrête quelques instants.

Elle n’avait pas encore découvert qu’elle pouvait tomber aussi bas et, malgré tout, se relever.

Elle ne savait pas encore tout ce qu’elle était capable de traverser.

Alors non.

Je ne redeviendrai pas celle que j’étais.

Elle fait partie de moi et je l’aime tendrement.

Mais je ne lui dois pas de revenir.

Et peut-être que cela blessera certaines personnes.

Peut-être que certains préféreraient retrouver la Célia d’avant.

Celle qui arrangeait.

Celle qui comprenait.

Celle qui faisait attention.

Celle qui prenait sur elle pour éviter les vagues.

Celle qui trouvait toujours une bonne raison au comportement des autres.

Celle qui disait :

« Ce n’est pas grave. »

Même lorsque ça l’était.

Cette Célia-là a fait du mieux qu’elle pouvait.

Mais aujourd’hui, je n’ai plus envie de me trahir pour continuer à lui ressembler.

Je ne cherche pas à blesser qui que ce soit.

Mais je ne veux plus me blesser moi-même pour éviter de déplaire aux autres.

Et si certaines personnes se sentent blessées parce que je pose une limite, parce que je choisis autrement, parce que je ne réponds plus à leurs attentes ou simplement parce que je suis devenue une femme différente de celle qu’elles avaient connue…

alors peut-être que nous n’avons simplement plus à voyager ensemble.

Cela ne fait pas d’elles de mauvaises personnes.

Cela ne fait pas de moi une mauvaise personne.

Cela signifie seulement que nos chemins se séparent ici.

Et pour la première fois, je crois que je peux accepter cela sans courir derrière elles.

Sans essayer d’expliquer.

Sans tenter de réparer.

Sans me demander ce que j’aurais dû faire autrement pour qu’elles restent.

Je peux simplement les regarder partir.

Je peux refermer le portail

Parce qu’il y a quelque chose que je veux protéger maintenant.

La femme que je suis devenue.

Je veux lui offrir une vie dans laquelle elle respire.

Une vie dans laquelle elle se sent libre.

Une vie dans laquelle elle peut aimer Jack sans devoir rester figée dans son absence.

Une vie dans laquelle elle peut aimer Alex sans avoir à s’excuser d’être heureuse.

Une vie dans laquelle elle peut choisir qui entre dans son jardin.

Et aussi décider, parfois, de refermer le portail.

Pas par vengeance.

Pas pour punir.

Mais parce que toutes les personnes qui ont traversé notre vie n’ont pas forcément vocation à y rester.

Certaines auront partagé plusieurs kilomètres avec nous.

D’autres seulement quelques mètres.

Quelques-unes auront laissé une trace magnifique.

D’autres une cicatrice.

Et certaines auront fait les deux.

Je peux leur être reconnaissante pour ce qui a été vécu sans leur réserver une place dans ce qui vient.

Voilà peut-être ce que ma colère essaie de me dire depuis tout ce temps.

Elle ne me demande pas de devenir dure.

Elle me demande d’arrêter de m’abandonner.

Alors aujourd’hui, je lui ouvre enfin la porte.

Qu’elle sorte.

Qu’elle fasse du bruit.

Qu’elle pleure.

Qu’elle gueule un bon coup s’il le faut.

Et puis qu’elle s’en aille.

Parce que j’ai beaucoup mieux à faire de la place qu’elle occupait en moi.

J’ai une vie à vivre.

Alors je vais laisser pleuvoir

Peut-être que le nuage qui traverse mon ciel aujourd’hui n’est finalement pas venu cacher le soleil.

Peut-être qu’il est simplement venu chercher ce qu’il restait encore là.

Quelques morceaux de colère coincés entre deux souvenirs.

Quelques larmes que je croyais avoir toutes versées.

Quelques blessures laissées par des mots, des silences et des absences.

Alors je vais laisser pleuvoir.

Je n’ai plus besoin de lutter contre la pluie.

Je sais maintenant qu’elle ne dure pas toujours.

Je sais surtout qu’elle ne signifie pas que le soleil a disparu.

Mon ciel est toujours là.

Jack aussi, quelque part dans mon histoire.

Et Alex n’est pas venu prendre sa place.

Il est simplement entré dans mon jardin.

Un jardin qui existait avant lui.

Un jardin dans lequel certaines fleurs ont fané, d’autres ont résisté à des tempêtes que je pensais insurmontables et où, contre toute attente, de nouvelles pousses sont apparues.

Je ne veux rien arracher.

Je ne veux rien remplacer.

Je veux simplement continuer à prendre soin de ce jardin qui est le mien.

Avec ce qui a été.

Avec ce qui est.

Et avec ce qui viendra.

Parce que poursuivre sa vie, finalement, c’est peut-être cela :

Ne déraciner personne pour laisser pousser quelque chose de nouveau.

Et accepter aussi que certaines fleurs appartiennent désormais au souvenir.

Célia Cœurouvert

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